Auvillar, sans prétention

Il fait encore nuit et il pleut. Les températures sont proches de la solidification. Mes yeux semi-ouverts cherchent dans l’obscurité une once de motivation à sortir affronter ce Mordor aquitain. Et cependant, mon mécanique squelette me jette dans la voiture et en met automatiquement le contact. Auvillar, tu m’attires, c’est plus fort que moi.

« Plantée là entre ciel et terre, terriblement ancrée et cependant aérienne, volatile, Auvillar est un passage. »

Les premiers kilomètres me font prendre de la hauteur, j’émerge de la brume comme un périscope. Les arbres mouillés retrouvent leurs couleurs. Je recontacte mon corps sous l’effet de la soufflerie tiède. Le jour et le brouillard se lèvent alors que j’entre dans le Tarn-et-Garonne.

De l’autre côté du fleuve trône Auvillar, monticule sculpté, forteresse généreuse. J’y pénètre à pied par la Tour de l’Horloge, gardienne déterminée d’un autre monde. En effet, je débouche alors sur un système labyrinthique doucereusement médiéval, rues biscornues, pavés impolis.

Halle à grains Auvillar

Pièce maîtresse de cet enchevêtrement organisé, la halle centrale et circulaire donne le tournis. Ses piliers endormis lui donnent un air de manège onirique. On y entre pour se perdre. Chaque ouverture donne sur les arcades de la place, sorties de secours en trompe-l’œil, pièges symboliques pour promeneur pressé.

À l’occasion, une ruelle débouche sur un panorama sans pareil sur la vallée de la Garonne encore nimbée de filaments brumeux. Une autre m’emporte vers le mastodonte de pierre qui tient ici lieu d’église. Un château découpé dans la roche, dont les murailles s’en vont dans toutes les directions. Un ouvrage aux traits aussi fins que ses fondations semblent lourdes. J’en ai le souffle coupé.

Église Saint-Pierre Auvillar

Plantée là entre ciel et terre, terriblement ancrée et cependant aérienne, volatile, Auvillar est un passage. Passage horizontal sur les chemins de pèlerinages. Passage vertical, des basses vallées aux sommets nuageux de ses tourelles. Passage multidimensionnel enfin, à l’image de l’explosion sensorielle qu’elle a causée en moi. Auvillar, m’aurais-tu donc perdu jusqu’à me retrouver ?


Auvillar et vous…

Saint-Cirq l’acrobate

La route s’infiltre dans le Lot au point d’en avoir les pieds mouillés. Tumultueuse et sauvage, la rivière montre la voie parmi les abruptes falaises. Un orage minéral terrifiant et en même temps apaisant, le poids des eaux sombres inspirant un certain ancrage.

Toutes ces aspérités sont habillées de la rousseur automnale. On assiste ainsi au parfait mariage entre la pierre aride et la forêt chatoyante, entre les troncs disloqués et les feuilles arrondies, entre la rivière froide et les couleurs chaudes. Et quand un extrait de soleil vient enchanter ce bouquet, façon dorure à chaud, c’est le cœur qui conduit.

« La France est une charade à tiroirs qu’on n’a jamais fini d’explorer. »

Mon GPS, toujours prêt à me surprendre, m’écarte de la grand-route, me fait couper par la montagne. Est-ce pour me permettre d’admirer la vallée du Lot avec plus de recul ? Est-ce pour me présenter ce hameau isolé, de ceux qui me font fondre ? Je bascule soudain dans un espace-temps autre. Je deviens un géant, puis un Lilliputien. Puis un courant d’air.

L’instant d’après, ou peut-être le siècle, je passe à travers un pont irrégulier pour rejoindre la route principale. Elle m’emmène de façon plus directe à mon objectif : Saint-Cirq Lapopie. Le panorama ne s’anodine pas pour autant, les végétales couleurs continuant de dégouliner le long des à-pics rocheux.

Je choisis d’aborder Saint-Cirq par l’extérieur, c’est-à-dire depuis la rive d’en face. C’est là que le village, perché à flanc de falaise, m’apparaît dans toute sa singularité. Après les maisons suspendues de Pont-en-Royans, voici une commune toute entière suspendue. Un troupeau d’habitations figé dans sa transhumance, accroché à chaque brin d’herbe pour ne pas tomber dans le ravin.

« Quand un extrait de soleil vient enchanter ce bouquet, façon dorure à chaud, c’est le cœur qui conduit. »

Tout en haut, émergeant de la forêt tel un menhir, l’église Saint-Cirq-Sainte-Juliette domine. Elle capture à elle seule tout le regard, rayonnant dans l’ombre sa maçonne splendeur, défiant le précipice, le Lot, la gravité.

Saint-Cirq-Lapopie

Fasciné par ce spectacle de haute voltige, œuvre du Grand Jongleur, je prends la mesure de ma chance. Ma chance de faire ce métier, qui m’amène à découvrir sans cesse des merveilles cachées, au détour d’un méandre, derrière un tertre, de l’autre côté d’un versant. La France est une charade à tiroirs qu’on n’a jamais fini d’explorer.

Qui voit Ouessant…

De toute façon l’île d’Ouessant c’est une terre inconnue. Hors la départementale qui la barde, transportant la marée touristique du port du Stiff au bourg de Lampaul, elle n’est que sauvage nature ébouriffée. Les naufrages de l’histoire en refaçonnent les côtes chaque semaine. Tout autour, l’océan et à l’ouest, il n’y a rien.

« Le soleil se couche tard, tout à l’extrême-occident de la France. »

À bicyclette, on peut toutefois s’égarer dans les monticules. On peut s’encalminer dans les hautes herbes et tomber nez à nez sur un morgan, une morganez ou plus prosaïquement sur un mouton endémique. Alors, comme en mer, on ne trouve son salut que dans le phare du Créac’h qui indique la sortie.

Cette crique dénichée à l’occasion a donc un effet alibabesque, comme une invitation à s’y prélasser tout le restant de l’après-midi. Qui voit Molène d’ici n’a rien à craindre, même si l’eau est froide. Et le soleil se couche tard, tout à l’extrême-occident de la France.

Image par cineliv de Pixabay

Après une nuit passée à digérer le blé noir, j’ai opté pour le sentier qui longe la baie de Lampaul. Le bourg, qui fait figure de mégapole locale, s’éloigne à mesure que je me fraie un passage vers le Prat. À ses pieds gisent des embarcations en nombre restreint — à tel point figées qu’elles paraissent plus anciennes que l’île elle-même.

Impressionné par tant de pittoresque, je dégaine mon carnet pour croquer la surface ouessantine, bien moins revêche à cette distance, jusqu’à la tour-radar qui peut en surprendre plus d’un.

Car enfin Ouessant est d’une nervosité basse comme une maison bretonne, et c’est ce calme qu’on vient chercher, bravant le mal de mer et les dictons populaires.

Leporello île d'Ouessant

Qui voit Ouessant va s’inspirant :

Brouillard sur Pont-en-Royans

L’hiver m’a pris trop tôt. J’ai pas de raclette à glace dans les poches de ma voiture. Engoncé dans mes couches de lainages et le siège conducteur, je palpe les interstices à la recherche d’un objet plat et rigide capable de me débarrasser de cet opaque rideau tiré sur mon pare-brise. Peine perdue, on n’y trouve que quelques tickets de péage et un morceau de galette de riz qui ne feront pas l’affaire.

« Le genre de fumée immobile qui transforme tout ce qu’elle touche en décor de film fantastique belge. »

Sortant de l’habitacle pour en découdre avec mes seuls doigts déjà bien gourds, je pose la botte sur une canette aplatie. Une canette aplatie, providentiellement rangée sur le bas-côté de cette bretelle de campagne. Le distributeur le plus proche étant hors de portée, j’en conclus que c’est Dieu lui-même qui ne veut pas que je remonte me coucher. La vue désormais dégagée et le chauffage à fond, je prends donc la direction du Vercors.

Carnet de voyage Pont-en-Royans, récit de voyage Pont-en-Royans

Fait épatant, le mur blanc n’avait pas l’exclusivité de mes vitres et un brouillard solide m’attendait sur les routes sinueuses de la vallée de l’Isère. Le genre de fumée immobile qui transforme tout ce qu’elle touche en décor de film fantastique belge. Qui fige la vie. Qui laisse à l’imagination le soin de définir ce qui borde la route : est-ce une mer ? un précipice ? une métropole ?

Aucune trace, d’ailleurs, de ces montagnes qui barraient l’horizon lors de mes précédents passages. Était-ce une illusion, une vue de mon esprit ? Dans quelle jungle invisible suis-je donc en train de m’enfoncer ?

« Les constructions, non contentes de fleurer la rocaille, gagnent de la surface en surplombant le précipice tels d’aériens polders. »

De l’autre côté du tunnel, la lumière est revenue. J’apprends que de magnifiques forêts s’étendent de ci, de là sur les collines du Royans. Je ne vois pas la montagne, je suis dans la montagne. Je suis la montagne.

La route s’enlace de plus en plus entre les ombres et les flaques de lumière. Un dernier virage et je descends sur Pont-en-Royans, la cité suspendue qui garde l’entrée du Vercors. Celle qui retient les voyageurs avant leur ascension, leur offrant un répit atypique et néanmoins charmant.

Dessin panoramique de Pont-en-Royans par Tchandra Cochet

Pont-en-Royans est la ville du vertige. Insérée par je ne sais quel miracle sous d’immenses falaises menaçant de s’écrouler, elle est elle-même perchée au-dessus du vide creusé par la Bourne. Tout y est vertical. Les constructions, non contentes de fleurer la rocaille, gagnent de la surface en surplombant le précipice tels d’aériens polders. Les ruelles sont d’étroits sentiers à flanc de paroi où on ne peut pas se croiser.

Penché moi-même sur mon dessin, je suis protégé de la chute par un épais muret. La rivière coule tout en bas. S’y reflètent les maisons suspendues, provocatrices, aventurières, revêches. Et biscornues.

Leporello de Pont-en-Royans par Tchandra Cochet

Quelle est donc cette ville sortie du brouillard, qui défie la gravité et répond aux montagnes ? Est-ce un rêve ? Un Walhalla ? Un film de Miyazaki ?


Un peu de Pont-en-Royans à domicile ?

Agen-village

Il m’a fallu attendre le retour du soleil pour enfin affronter la capitale. La capitale du Lot-et-Garonne, j’entends. Agen, du haut de son pont-canal, montre une façade villageoise : un tangram de tuiles et trois clochers nichés dans la densité végétale qu’on a bien voulu planter là. Même Le Passage, de l’autre côté du fleuve, paraît plus peuplé.

Faut aimer la flotte.

La ville-préfecture à l’urbanisation prétentieuse, ses zones commerciales géométriques, sa circulation, son centre-ville aseptisé sont complètement masqués au regard du passant, qui n’en voit que le quartier bucolique et résidentiel et son reflet dans le canal.

En bon amateur de cartes postales, je tombe dans le piège et enjambe à mon tour la Garonne. Faut aimer la flotte. Le Canal latéral à la Garonne (ici en perpendiculaire) stagne presque tandis qu’en dessous le fleuve gronde, et je n’en mène pas large sur l’étroit parapet qui circule entre eux deux.

Quelques promeneuses et un groupe scolaire s’éparpilleront sur le pont, tandis que j’essaie de traduire le calme de cette partie d’Agen, nonobstant l’autoroute qui la longe. Au Sud, l’horizon s’enfuit sous la passerelle suspendue et sous le pont de Pierre (qui paraît de béton). Mon regard, et mon dessin, passent de droite à gauche et s’achèvent de l’autre côté du canal, parmi la verdure et les riches villas ; depuis leur colline elles contemplent les masses affairées et grouillantes qu’on devine derrière cet écran pittoresque (dont seule la fumée de Golfech dénonce la supercherie).

Un tangram de tuiles et trois clochers nichés dans la densité végétale qu’on a bien voulu planter là.”

Entré en ville par la fine passerelle — encore une — qui surplombe la voie ferrée, j’ai plongé de l’autre côté du miroir touristique et nagé à contre-courant jusqu’à l’unique terrasse de l’hypercentre. Celle d’où j’écris ces lignes, fasciné par la normalité du paysage urbain et de ses protagonistes. Un coin de soleil m’éborgne.

Le métropolisation de l’Agenais commence peut-être ici. Mais au vu de la puissance rurale qui siège autour d’Agen et qui s’immisce dans ses moindres interstices, de l’eau aura coulé sur le pont-canal avant que la ville n’atteigne son bétonnier objectif.


🙂 Une vue sur Agen… chez vous !

Saudade Toulouse

J’ai fait ce dessin de Toulouse un premier janvier. Autant dire que je n’en menais pas large, la tête coincée entre les ponts Neuf et Saint-Michel et la vue saccadée par les arbres de la Prairie des Filtres. Et pourtant, j’adore le résultat : lesdits végétaux donnent du rythme et brisent agilement les angles droits des bâtiments classés de l’arrière-plan.

“On peut deviner au mouvement des branches la brise légère de ces endroits où il fait toujours beau.”

Vendredi, cinq ans après, j’ai encore la gueule de bois. À nouveau la gueule de bois, plutôt. La ville rose est couverte de grisaille. Il y fait lourd autant que dans les cœurs. Bouchons, pollution et surpopulation m’empêchent de voir la beauté des façades du Capitole et de ses accessoires.

J’ai bien conscience que c’est ma déprime intérieure qui repeint en sinistre les visages de la jeunesse toulousaine. Et les masques, bien sûr.

Heureusement, j’ai rendez-vous rue Romiguières avec un panino trois-fromages et un ami brésilien. Ce dernier arrive à point nommé pour incarner le remède miracle à ma toulousose. Une guitare dans le sourire et de la caïpirinha dans la voix, il sera parvenu en un rien de temps à faire rerosir la quatrième ville de France.

Et en rouvrant mon panorama en accordéon, je découvre d’un œil tout à fait différent l’architecture qui y est représentée. Le soleil a percé les nuages, et on peut deviner au mouvement des branches la brise légère de ces endroits où il fait toujours beau. Ainsi en est-il à mes yeux de Toulouse, désormais.


😎 Emportez un peu de Toulouse chez vous !

À l’ombre de Gordes

C’est un bel exercice de mémoire que de tenter de replonger dans ces vacances en Luberon, puisqu’elles me parlent d’un temps que mes enfants ne peuvent pas connaître. Nous séjournions à Apt en amoureux, en effet, prêts à nous escapader dès que l’envie nous prenait dans les villages perchés caractéristiques des alentours.

“La massive église Saint-Firmin semble vraiment se pencher sur ses mortels sujets”

De Gordes, je n’ai pas oublié l’écrasante silhouette. Quand elle se découpe sur un ciel quelque peu nuageux, la massive église Saint-Firmin semble vraiment se pencher sur ses mortels sujets.

Image par Laurent SARTORIO de Pixabay

Que m’a-t-il pris de vouloir représenter de si verticales beautés sur des formats panoramiques ? J’étais même à deux doigts de tourner mon accordéon dans l’autre sens, pour croquer étage après étage, terrasse après terrasse, les constructions à joints vifs qui s’élèvent et s’amoncellent depuis la rue de la Fontaine Basse jusqu’au faîte du clocher carré.

Finalement, changement de stratégie. Prise de recul. Autre côté. En l’admirant depuis la colline en face, Gordes paraît plus à ma portée. Et puis, mon support très horizontal m’a permis de de capturer la fantastique nature du Luberon, avec laquelle même l’un des Plus beaux villages de France ne peut rivaliser.


😛 Ramenez Gordes à la maison

Villeneuve-Monflanquin

Posé entre les pierres de la minuscule place des Arts à Monflanquin, je récupère de mon escapade villeuvoise. Villeneuve-sur-Lot, vue d’ici, c’est la grande ville bruyante et embouteillée, ce sont les passants qui parlent au téléphone si fort qu’on dirait qu’ils te causent à toi, alors que tu essaies de te concentrer sur ton dessin de l’autre côté de la rue.

Au milieu du pont des Cieutat, je dispose d’une excellente vue sur le Lot et ses deux rives, et d’une belle exposition au soleil encore chaud des premiers jours de septembre. La concentration, la station debout et la chaleur ont eu raison de moi — et ça valait le coup ! De la Chapelle du Bout du Pont au salon de thé La Parenthèse, ce sont cent quatre-vingts degrés que je capturai. Plein Est.

La blancheur de la pierre locale dispense un calme que jalouseraient les plus grecques cités.

Au-dessus des toits de la rive droite surgit le clocher de l’église Sainte-Catherine, comme une invitation à aller le voir de plus près. Et en effet, à ses pieds, je fus impressionné. Quelle splendeur ! Quelle puissance ! Quelle assertivité ! Le monstre de briques monte si haut que je n’ai pas réussi à le croquer en entier. Las ! je reviendrai.

Vingt minutes séparent la sous-préfecture de Monflanquin, l’un des plus beaux villages de France et franchement, l’appellation n’est pas surfaite. De mon étroit point de vue, l’assemblage des structures et la géométrie des lignes me coupent déjà le souffle. En contrebas de la terrasse où je termine mon verre de Bergerac, une ruelle disparaît entre deux murs percés d’arcades brutes et de volets fermés. La blancheur de la pierre locale dispense un calme que jalouseraient les plus grecques cités.

C’est encore plus écarquillant quand on s’échappe par les petites rues. Tous les quelques pas, partent de chaque côté des carrerots filiformes dont on n’aperçoit même pas le bout. Enfilade d’arcades et autres ornements, ils sont fleuris, que dis-je, luxuriants. Les touristes de fin de saison, sacrément britanniques, glissent du marché au bistrot en toute subtilité. C’est animé.

“Autour de moi, l’ultime degré du quadrillage bastidaire pose ses épaisses murailles.”

Les derniers producteurs pliant bagage sur la place des Arcades, je m’y arrête un instant. Autour de moi, l’ultime degré du quadrillage bastidaire pose ses épaisses murailles. La mairie est végétalisée. Malheureusement, les ouvrages architecturaux sont trop souvent cachés par les arbres, tandis que mon dernier marqueur s’essouffle : la fresque sera plus courte que prévu !

Et en même temps, j’aurai beaucoup appris de cette étape Villeneuve-Monflanquin. Je n’oublierai pas, pour mes prochains voyages de près (Agen ? Cahors ? Figeac ?) le chapeau, la bouteille d’eau et les feutres de rechange, pour profiter encore plus de ces œuvres intemporelles qui parsèment nos campagnes.


Pour aller plus loin 🚃

Vianne (Vianne)

J’ai croqué Vianne toute crue depuis l’autre rive. Est-ce la péniche fleurie dormant sur l’eau tranquille qui m’a fait préférer rester à l’extérieur ? Est-ce le grand air, la nature, le roulement de l’écluse qui m’ont fait m’éloigner d’un centre-ville pourtant agréable ? Est-ce que j’ai simplement été arrêté par l’étroit pont de bois qui fait peur à mes rétroviseurs ?

De la bastide, je ne capturai finalement que le vieux moulin pléonastique”

En vérité, je crois que j’aime particulièrement quand l’humaine architecture embrasse la forêt et se reflète dans la rivière. Du ponton où je dessinais, des arbres que je ne saurais prénommer volaient la vedette aux édifices médiévaux qui font de Vianne la réputation. Ils leur faisaient de l’ombre, pour ainsi dire.

Buissons, fourrés, arbustes et autres arbrisseaux pullulaient sur les berges dans un camaïeu de verts, les racines plongées dans la Baïse et même les branches, parfois. De la bastide carrée joliment conservée aux remparts percés par quatre portes massives, je ne capturai finalement que le vieux moulin pléonastique.

Vianne

Je repas avec cette découverte : Vianne est double. D’un côté, la solide forteresse savamment dessinée, ses tours, ses murailles ; de l’autre le port, discret, sauvage et ouvert sur le monde…

“Vianne est double, et pourtant non-duelle”

Et en même temps, ce sont évidemment les deux faces d’une même pièce, toutes deux participant de la quiétude et de la majesté de la ville. La vaste place qui en occupe le centre a tout de la rivière paisible. Certaines demeures du bourg aux devantures d’époque cachent en leur arrière-cour de véritables bicoques de pêcheur.

Vianne est double, et pourtant non-duelle. On y arrive le plus souvent par bateau, autre rapport au temps, autre rapport aux mœurs. Et d’ailleurs la bastide semble voguer subrepticement sur la Baïse, telle une immense péniche. Ralentissement, engourdissement, silence.

Moulin de Vianne

Beauville, la bien-nommée

C’est depuis la terrasse du Comptoir de Matéo que je me remets des émotions et de la chaleur que j’ai reçues ici à Beauville. Il faut dire que je viens de passer une heure sous un soleil de plomb et sur un des deux bancs de la mairie, à reproduire le plus fidèlement possible les sensations que me procuraient l’architecture.

Tuiles. Colombages. Volets, souvent fermés. Pierres parfois apparentes, ou briques (pour les colombages). Plantes grimpantes. Arcades encore, comme celle où je m’ombrage actuellement. Quelques cheminées au chômage. Quelques lampes finement ouvragées.

Les commerces sont tous sagement retranchés sous les voûtes en pierre, qui leur procurent ombre et courant d’air. Hôtel-restaurant, « boutique pour les bonnes causes », épicerie, banque, pharmacie, office de tourisme et le fameux café où mes voisins veillent aux enfants en faisant des mots fléchés. En deux lettres, le prix du silence ?

“Beauville évolue, elle transcende et elle inclut les bouleversements de ses siècles

Sur la place Archambault-de-Vençay d’où je dessinais, le silence qui régnait à mon arrivée s’est peu à peu rempli de la musique typique des matinées provinciales. Les éboueurs ont suivi les camions de livraison, avant de céder la place à la factrice, pendant que les équipes municipales débutaient la journée par un briefing en plein air. Ensuite, il est vrai, c’est plutôt un ballet de voitures qui a occupé l’environnement sonore, couvrant régulièrement les discussions des parents de la table d’à côté.

Face à la mairie et ses colonnades atypiques se dresse l’imposant clocher de l’église Saint-Jacques, ancienne tour de défense aujourd’hui elle-même protégée par de métalliques échafaudages et de la toile de chantier verte. Impossible pour moi d’en saisir le caractère, de goûter à son histoire, c’est frustrant. Je jetai donc mon dévolu sur les nombreux détails qui font que Beauville porte bien son nom. Sur les façades de briques, par exemple, ces dernières ne sont pas toujours empilées horizontalement, que nenni, elles sont parfois verticales, parfois en diagonale, parfois on ne sait même pas tellement le poids des années a déformé l’intention originale.

C’est finalement le cas un peu pour tout Beauville qui semble avoir gardé trace de chacune des époque qu’elle a traversées, pour auto-façonner au fil du temps sa propre image. Beauville évolue, elle transcende et elle inclut les bouleversements de ses siècles, elle est toujours la même et toujours différente aussi. J’aime à croire que lors de ma prochaine visite, pour y laisser en dépôt-vente mes premières cartes postales par exemple, je saurai capturer les infimes changements qu’elle aura déjà opérés certainement.


➡ Emportez Beauville avec vous !