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Saint-Antoine, mon moyen-âge

Il est temps pour moi de remonter les goulets de mon histoire en vous livrant une version quelque peu nostalgique de Saint-Antoine l’Abbaye. Blotti on fond de mon cœur et du Sud-Grésivaudan, ce joyau de molasse médiévale continue de resplendir jusqu’au Sud-Ouest de ma nouvelle vie.

« On longera les épais murs du Palais abbatial à la rosace émouvante »

L’église abbatiale, solide bloc de pierre jauni et arrondi par les siècles, trône tout en haut, entourée du Gros mur, du Grand escalier et du Grand terrain. De son parvis s’écoulent variété de ruelles, qui alimentent les faubourgs, s’immisçant entre et sous les maisons. On les dévale volontiers, pour aller faire ses courses ou trempette dans le Furand.

Quitter les quartiers populaires du bas du village pour retrouver les marchands du temple de la bourgeoisie touristique, dont les étals s’approchent toujours plus de l’édifice religieux, peut se faire de deux manières. La plus directe consiste à se fouler les chevilles sur les galets inégaux des goulets de passage. La seconde, à s’embourber dans le Sentier du flâneur qui contourne le bourg par la forêt, longeant la butte castrale cimetiérisée et traversant à gué le petit ruisseau.

En haut, on longera les épais murs du Palais abbatial à la rosace émouvante, avant de redescendre sur le mail s’étancher au Bélier rouge ou aux Tentations. L’occasion sans doute de se remémorer les hauts faits millénaires de ce lieu de pèlerinage, de la lutte contre le Mal des ardents et ses expérimentations chirurgicales à la victoire de l’USEA l’année dernière, en passant par les nombreuses transgressions enfantines qui ont parcouru avec moi la commune et ses souterrains secrets.

Car Saint-Antoine reste et demeure un espace de rencontres, un forum où païens et religieux, paysans historiques et artistes néo-ruraux, footeux, touristes, enfants, commerçants, historiens et artisans, tous se réunissent autour de l’amour de ce village hors du temps.


Plus beaux souvenirs de France © :

Die un autre jour

Après Crest et Saillans, j’aboutis mon périple val-de-drômois à Die. Die, c’est une route particulièrement longue raclant le Vercors et enserpentée par la rivière. Des boîtes en tout genre, des caveaux classés et une voie ferrée quasi-désaffectée jonchent ses bas-côtés. Les appas de la ville sont vraisemblablement ailleurs. J’entrepose ma voiture sur un vulgaire parking de supermarché et continue tout droit, mais à pied.

« Finalement la lumière vient des ruelles perpendiculaires »

Le vieux centre-bourg est autrement caractéristique. On peut toutefois y lire une certaine apathie, où les constructions s’affaissent sur leurs commerces fermés. Finalement la lumière vient des ruelles perpendiculaires, qui ouvrent des fenêtres sur la Croix de Justin et les vertes montagnes qu’elle domine.

Die par Tchandra Cochet

La rue poursuit sa mission rectiligne et s’élève en viaduc, pour mieux admirer les vestiges conventionnels et la cathédrale Notre-Dame. Puis mes pas me déposent devant le cinéma, fermé également et en apparence aussi déprimé que le reste de la ville. Déprimé mais… occupé.

« Un squat anti-tristesse qui ne demande qu’à s’exprimer »

Et quand je pénètre l’arrière-cour de ce cinéma occupé, un rayon de vie, une odeur d’amour m’enveloppent. Un air de fête. Un four à pizzas, autour duquel un attroupement hétéroclite se rencontre, rit, déjeune, pense et bavasse. Résistants à l’inertie circonstancielle, pétillants de la vie qu’ils promeuvent, les occupants mettent à l’affiche le monde de demain. Die ne mourra pas aujourd’hui.

Ces joyeux maquisards m’ayant dégoupillé le cœur, je fais le chemin inverse avec un tout autre regard. Je vois derrière chaque porte close un feu, une puissance en devenir, un squat anti-tristesse qui ne demande qu’à s’exprimer. Les murs vibrent de cette lumière intérieure, la cathédrale entre en transe. Die se transcende. La vie dansera toujours.

Cinéma occupé de Die

L’art est mouvant :

Saillans Labyrinthe Participatif

La Drôme creuse sa gorge et j’entre dans Saillans. L’avenue principale, celle qui, tournant le dos aux Trois Becs, remonte du pont jusqu’à la mairie, est à découvert sous des températures méridionales. Ouverte et large à l’image de la vallée, elle voudrait prendre toute la lumière et éclipser les attirants secrets des falaises de façade.

Les Trois Becs depuis Saillans

En effet, de part et d’autre de cette évidence, l’architecture a percé d’innombrables couloirs, troglodytes artificiels. Le soleil s’y faufile, y cherche son chemin. Aussi le promeneur, qui hésite, tourne à angles droits, revient sur ses pas ; reconnaît ce mur, pas celui-là. Il n’y a ni sortie ni envie de sortir. La spirale saillansonne est carrée.

« Les habitants s’expriment, animaux-totems. Labyrinthe participatif. »

Heureusement ces goulets d’étranglement sont gaiement — et minutieusement — décorés. Grenouilles, cigognes et autres gargouilles de plastique pavanent sur les murs. Les habitants s’expriment, animaux-totems. Labyrinthe participatif. Et devant l’absence d’issue, l’abandon, le non-agir, la contemplation de ce zoo bigarré restent la meilleure des réponses.

Saillans Labyrinthe Participatif

De temps à autre surgit l’église Saint-Géraud, parallélépipédique et romane. Elle dresse devant moi son plat clocher, mirador pour minotaure, minaret, mandat d’arrêt. J’ai besoin d’espace. Je m’extirpe miraculeusement de ce piège géométrique et prends du recul sur l’autre rive. Saillans s’y donne un air de défi, mais se cache derrière les grands arbres.

« Drômoise géode, Saillans ne se dévoile qu’avec confiance, qu’avec patience. »

À la considération de ces proprettes devantures, impossible de deviner la complexité architecturale et les méandres démocratiques que Saillans recèle en son cœur. Drômoise géode, elle ne se dévoile qu’avec confiance, qu’avec patience. Il faut la vivre de l’intérieur, la côtoyer, la ressentir pour goûter à ses mystères. Et encore ce ne seront là qu’hypothèses et interprétations, car aucune science jamais ne définira intégralement Saillans l’insaisissable.

Saillans Drômoise Géode

Votez Saillans !

Le tour de Crest

La départementale brumeuse longe Crest à l’ouest. La ville est enfoncée dans la vallée ; seule la tour est à contre-jour. Cheminée de la terre, érigée sur un toit de collines, elle se découpe sur l’arrière-plan vertaco aquarellé de bleus.

« Tout en haut, sur les créneaux, les drapeaux annoncent jour de fête. »

Je continue mon round d’observation, assiégeant Crest en son sud. La tour, de trois-quarts face, soutient mon regard tout en gardant un œil sur ses ouailles épandues sur les pentes. Elle est soutenue dans ce rôle par la Chapelle des Cordeliers, anciennement « église Sainte-Marie Notre-Dame de la Consolation en haut du Grand Escalier » et je trouve que ça en jette. Surtout que les cent vingt-quatre marches dudit escalier sont presque toutes taillées à même la roche, c’est vous dire la vertu que vous procure son ascension.

En continuant dans la ville, je la découvre vivante. Les maisons, plus populaires à mesure qu’elles dégringolent de la tour, s’animent sous les clameurs du marché de la Halle au Blé. Les murs prennent des couleurs. Les vieux amis se retrouvent. Tout en haut, sur les créneaux, les drapeaux annoncent jour de fête.

Crest Drôme par Tchandra Cochet

On s’éloigne pour refaire le monde. La Drôme, torrent turquoise, siffle entre les galets. On la remonte volontiers, comme on remonte le temps pour tenter de rattraper dix-neuf ans de silence. La rive est arborée. D’inexplicables forces — peut-être des enfants — ont tracé des symboles dans le sable. Qu’ont-ils voulu signifier ? Peu importe. L’époque et le soleil sont à la contemplation.

Tintement de verres ; clin d’œil. Tour de magie de Crest. La fenêtre cosmique qui fit sortir de terre cette forteresse cubique, et tout ce qui en découle, s’est refermée. Je lui tourne le dos, je pars. M’enfonce dans la vallée. Pèlerine à la source. Saillans, Die, Luc… irai-je jusqu’au Col de Carabès ?

Tour de Crest par Tchandra Cochet

Sortez vos plus beaux atours… de Crest :

Pujols-le-Très-Haut

Quand j’écrivais à propos de Notre-Dame de Peyragude avoir « le sentiment qu’on pourrait monter encore », je ne m’attendais pas à être conduit à Pujols. Pujols dont le vieux village semble émerger des nuages tel un sanctuaire divin.

Il y règne d’ailleurs un calme olympien. Pour tout dire, j’en suis même surpris. C’est louche. Les dieux auraient-ils déserté leur maçonne villégiature ? Ont-ils connu la même ruine qu’une partie de ces remparts ? Est-ce leur absence qui m’a permis, moi simple mortel, d’accéder à leur jardin secret ?

Un demi-puits plus tard, je parcours l’éperon castral à la recherche de sa divine histoire. Côté vallée de la Masse, Sainte-Foy-la-jeune, l’église du pauvre, est désaffectée depuis deux siècles. Elle subsiste dans l’ombre de la vaniteuse Saint-Nicolas, dont le clocher surmonte la porte qui donne sur Villeneuve. Elle regarde ailleurs.

« Les dieux auraient-ils déserté leur maçonne villégiature ? »

L’axe des deux églises est traversé par une ruelle toute en colombages et en fleurs. Au centre de cette croix siège la halle, foyer de l’animation humaine — enfin, pas aujourd’hui. Elle a été construite avec les pierres de l’ancienne église Saint-Jean. Les hommes remplacent les dieux et réinsufflent à Pujols l’âme qui lui faisait défaut.

J’ai tenté de capturer la façade Nord, la plus armée pour la défense, la plus provocante aussi. On y lit toute sa fierté face à la grande rivale qui s’étale en contrebas. Villeneuve-sur-Lot dévore tout sur son passage, mais perchée au-dessus des nues, Pujols la haute ne sera pas vaincue.


Emportez avec vous la fierté de Pujols :

Au-dessus de Penne, même au-delà

Les pieds bien plantés dans la terre boueuse des bords de Lot, le Port de Penne n’est en réalité que l’assise d’un colosse transcendantal aussi aérien là-haut qu’enraciné ici-bas. C’en est certainement le point de départ, la pompe qui puise l’eau vivante pour la répandre dans les hauteurs.

« Penne d’Agenais s’affirme au fur et à mesure que je gravis ses marches. »

De ce quartier trivial, populaire — le plus animé de la ville, je prends mon élan pour la phénoménale ascension qui m’attend. Et déjà intervient le sentiment de franchir une frontière. Passage entre le monde d’en bas — certes pas souterrain, mais tellement terre à terre, tourné vers le tréfonds — et un autre orienté vers le ciel.

Vue sur le Lot depuis Penne d'Agenais

Penne d’Agenais s’affirme au fur et à mesure que je gravis ses marches. La pierre même semble s’éclaircir. Ou est-ce le soleil qui forcit ? Après un passage plutôt congestionné, les rues s’ouvrent. La vue aussi s’élargit et on domine maintenant les vallées du Lot et du Boudouyssou.

J’arrive au cœur du bourg médiéval. Ce centre fortifié, qui abrite artistes et artisans, fait rayonner Penne d’Agenais. On y déambule volontiers, c’est très plaisant. En fait, c’est même si confortable que je me croyais arrivé. Mais ce nouvel étage de l’échafaudage pennois n’est encore qu’une étape…

Tout en haut de Penne d'Agenais

Une brèche. Un goulet. Un énième passage. Il faut du souffle pour continuer de s’élever dans ces ultimes parties de la ville, qui semblent plus antiques encore. Leurs pavés s’impriment en moi. Je passe les portes et les arcades sarrasines. La terre, au lointain, est bien basse, et des vertiges me prennent quand je distingue le Port et Saint-Sylvestre.

Et puis soudain, c’est la forêt. L’énième dessus de l’éperon est végétal. Quel retournement de situation ! La nature sauvage coiffe l’édifice, et ça monte encore. Je m’enfonce dans le sous-bois, au demeurant charmant, et m’apprête à m’y perdre quand se présente à moi, ô vision divine, la grotte où Marie apparut à une jeune fille. En 1562.

Au-delà de la grotte, au point couronnant, trône Notre-Dame de Peyragude. Cette basilique-qui-n’en-est-pas-une est un mirage quand on la voit pour la première fois. Et quand on s’en approche, elle reste hors d’atteinte de nos concepts étriqués. Une architecture inimaginable. Un fronton post-moderne. Un chemin de croix stylisé. Un Christ logotypique. Le sanctuaire marial, porté par toutes les couches, aussi historiques qu’énergétiques, qui élèvent Penne d’Agenais, invite à continuer l’ascension dans une dimension disons, un peu plus éthérée. Et, quand on est monté jusque-là, oui, on a le sentiment qu’on pourrait monter encore.


Élevez-vous avec Notre-Dame de Peyragude

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Les printemps de Nérac

En descendant de Sainte-Colombe j’entrai presque malgré moi à Nérac. Nérac, dont la grandeur passée se reflète encore dans la Baïse qui coule à ses pieds. Immédiatement saisi par le condensé architectural qui vous prend les yeux dès le Pont-Neuf — château d’Henri IV, église Saint-Nicolas, maisons bourgeoises à fleur d’eau —, je ne savais plus où donner du feutre.

« Ce point de fuite perspectif sur lequel tout Nérac s’épanche. »

Je m’approchais de ce patrimoine vertigineux, quand mon instinct m’intima de me retourner. De l’autre côté du pont, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un authentique bourg médiéval. Un enchevêtrement de maisons au caractère pluricentenaire et aux pierres dépareillées s’agglutine autour du clocher-fusée de l’église Notre-Dame. Le vieux Nérac est encore bien vert !

Désorienté dans les ruelles en colimaçon, je roule-boulai jusqu’à la rivière et l’enjambai par le Pont-Vieux. Cet ouvrage, aussi minuscule que fortifié, ne manqua pas de m’impressionner. Ses créneaux renforcés soutiennent depuis des siècles les deux rives de Nérac, pression autant physique que psychologique, condensation de ses pierres. Comme une anti-clef de voûte, tout en bas, près de l’eau.

Vieux Nérac

Quel meilleur point de vue sur les richesses de la ville que ce point de fuite perspectif sur lequel tout Nérac s’épanche ? Je dégainai mon carnet. Les façades s’élèvent au-dessus de l’eau verte. Elles arborent des colombages dont le bois, mort depuis si longtemps, semble n’avoir jamais été aussi vivant. On dirait qu’il me parle.

Les arbres refleurissant les quais sont quand à eux bien en vie. Leur sève s’insinue dans la Nérac labyrinthique, éveillant les pierres dormantes. Le printemps circule dans les murs. Une brise de renouveau dépoussière les vestiges moyenâgeux et fait frémir toute la cité. Jeune, et depuis longtemps, Nérac exprime sont éternel resplendissement.


Quel que soit votre âge, Nérac est faite pour vous !

Sainte-Colombe en courants d’air

Et puis sonna la fin de mon hibernation. Le soleil réchauffa la terre et ma créativité. Le niveau des rivières se fit plus décent. Les lacs apparus sur les champs se tarirent. Je pus enfin descendre de mon Ararat-terrasse et repartir à la découverte des villages environnants.

« Savourant ma chance d’avoir une guide touristique pour moi tout seul, je me laissai entraîner à l’intérieur des remparts… »

Stéphanie me soutint dans cette sortie de torpeur en m’invitant à visiter Sainte-Colombe-en-Bruilhois, son petit fortifié à elle. Honoré de cette attention et piqué par la curiosité, je gravis donc les pentes de la céleste cité, tout à la joie de la rencontrer à travers le regard d’une sienne habitante.

Non pas que j’eus risqué de me perdre, dans cette si petite citadelle. Plutôt pour compléter mes propres sensations d’anecdotes et d’histoires, et pour m’aider à dénicher les passages au secret bien gardé. Savourant ma chance d’avoir une guide touristique pour moi tout seul, je me laissai entraîner à l’intérieur des remparts…

« Ce petit trésor médiévo-rural perché au-dessus des vicissitudes de ce monde. »

Et m’y engouffrai avec les courants d’air, de ceux qui rappellent au printemps que février est encore là. En les murs, en plein l’exact centre de la Sainte-Colombe médiévale, s’érige l’église éponyme. Une masse impressionnante, surtout à cette hauteur, surmontée par d’asymétriques clochers deux et différents. Un mystère ébaubissant.

En déroulant à pied la spirale de ruelles déjà fleuries, admirant au passage l’impériale vue sur tout l’Agenais, on prend la machine à remonter le temps dans l’autre sens : quittant le Moyen-Âge pour les années vingt, puis soixante, puis quatre-vingts où la majorité de Sainte-Colombe semble s’être arrêtée.

Sainte-Colombe-en-Bruilhois

Au pied la butte ecclésiale, sur la route de Nérac, la surface lisse du lavoir se découpe au milieu d’un champ. Cinq bassins de pierre se transmettant l’intarissable source sainte-colombine, refaits à neuf avec un effet vieux. C’est de là que je croquerai la silhouette de Sainte-Colombe-en-Bruilhois, ce petit trésor médiévo-rural perché bien au-dessus des vicissitudes de ce monde.

Envolez-vous avec la Sainte Colombe

Cahors du Diable

Qu’on arrive de Saint-Cirq ou de Lauzerte, c’est la forêt. La route semble un sentier au milieu de cette luxuriante et sauvage nature. On vérifie ses traces, on sème des cailloux de peur que le chemin s’arrête entre les arbres. Rares sont les masures qui s’aventurent sur les crêtes, discrètes et isolées comme des gariotes de berger.

Et puis, dernière un virage, d’autres habitations en pierre apparaissent parmi la végétation. Et puis de plus en plus. Tous ces druides minéraux qui se rassemblent dans une clairière en fond de vallée. Comme si le Grand Saupoudreur de Maisons avait eu la main plus lourde, en cet endroit particulier du Haut-Quercy. Ainsi naquit Cahors, fille de la forêt.

« Farfadets et lutins se mêlent au Cadurciens et jouent des tours aux voyageurs. »

Le Lot, nerveux et indocile, abreuve le cheptel de pierre. Il s’enroule autour de Cahors, serpent fou, s’énerve encore en lacets jusqu’à Fumel avant d’enfin se calmer aux abords de Penne ou de Villeneuve. Mais à Cahors, ses eaux sombres volent les reflets comme un orage diabolique.

C’est par-dessus ce Phlégéthon local que se dresse le pont Valentré. L’ouvrage à trois cornes enfourche la rivière, menaçant, terrible. Né d’un pacte avec le démon, il en porte encore la marque : un diablotin demeure sur la tour centrale pour empêcher son Maître d’en desceller les pierres.

Dessin panoramique de Cahors

Fantastique Cahors ! Qu’on ose passer le pont et l’on pénètre dans un autre monde. Un monde où, j’en suis sûr, farfadets et lutins se mêlent au Cadurciens et jouent des tours aux voyageurs. Ils leur concoctent des philtres pour les faire sans cesse revenir, charmés, éperdus, guillerets.


Faites un pacte avec le pont du Diable :

Bordeaux : la Belle réveillée

J’arrive à Bordeaux en terra incognita. Au sortir du parking souterrain, je suis écrasé par une inhabituelle sensation de grandeur. Un peu comme Gulliver à Brobdingnag. Tout est grand, et dans toutes les directions.

D’abord, c’est la largeur. Il m’aura fallu plusieurs années pour traverser chaque trottoir jusqu’aux quais, eux-mêmes presque aussi larges que la Garonne qu’ils contiennent. Au milieu, sur le pont de Pierre par exemple, se déploie toute la vastitude du Port de la Lune. Le ciel prend de l’ampleur. Les immeubles se recroquevillent de chaque côté. Il y a tant d’espace qu’on discernerait la courbure de la Terre.

« Non, Bordeaux n’est pas qu’un long fleuve tranquille. »

Ensuite, c’est la hauteur. Dominantes, blanches, rectangulaires, les façades classées se penchent loin au-dessus de moi. Leurs empilements de fenêtres rigoureusement identiques me prennent de haut. Leurs porches autrefois royaux sont aujourd’hui repris par les commerces de la plèbe. À contempler la belle endormie, je m’ennuie ; mais il est des ennuis confortables.

Je me suis installé sur un banc de la station Place de la Bourse pour en contempler l’éponyme. Minutieusement, je reproduis un à un les ornements cossus qui se répètent indéfiniment. Un travail fastidieux, rythmé seulement par le passage régulier des tramways qui m’obligent à lever le crayon.

Dessin de la place de la Bourse à Bordeaux

Agréablement las de cette activité de copiste, je pénètre de mon plein gré dans le labyrinthe bourgeois. Un véritable palais des glaces, les flancs de chaque rue se reflétant l’un l’autre dans une similitude banale à troubler. Bien que progressant en ligne droite, j’ai rencontré de nombreuses fois les mêmes places. Homogénéité bordelaise…

… Jusqu’à la basilique Saint-Michel et le marché Neuf qui s’éparpille à ses pieds ! Balayée, la rectitude prétentieuse, le folklore populaire et cosmopolite occupe la place. Le méli-mélo de couleurs, d’odeurs et même de formes vient secouer la capitale girondine. Non, Bordeaux n’est pas qu’un long fleuve tranquille.


Je vous ressers un peu de Bordeaux ?