fbpx

Sainte-Colombe en courants d’air

Et puis sonna la fin de mon hibernation. Le soleil réchauffa la terre et ma créativité. Le niveau des rivières se fit plus décent. Les lacs apparus sur les champs se tarirent. Je pus enfin descendre de mon Ararat-terrasse et repartir à la découverte des villages environnants.

« Savourant ma chance d’avoir une guide touristique pour moi tout seul, je me laissai entraîner à l’intérieur des remparts… »

Stéphanie me soutint dans cette sortie de torpeur en m’invitant à visiter Sainte-Colombe-en-Bruilhois, son petit fortifié à elle. Honoré de cette attention et piqué par la curiosité, je gravis donc les pentes de la céleste cité, tout à la joie de la rencontrer à travers le regard d’une sienne habitante.

Non pas que j’eus risqué de me perdre, dans cette si petite citadelle. Plutôt pour compléter mes propres sensations d’anecdotes et d’histoires, et pour m’aider à dénicher les passages au secret bien gardé. Savourant ma chance d’avoir une guide touristique pour moi tout seul, je me laissai entraîner à l’intérieur des remparts…

« Ce petit trésor médiévo-rural perché au-dessus des vicissitudes de ce monde. »

Et m’y engouffrai avec les courants d’air, de ceux qui rappellent au printemps que février est encore là. En les murs, en plein l’exact centre de la Sainte-Colombe médiévale, s’érige l’église éponyme. Une masse impressionnante, surtout à cette hauteur, surmontée par d’asymétriques clochers deux et différents. Un mystère ébaubissant.

En déroulant à pied la spirale de ruelles déjà fleuries, admirant au passage l’impériale vue sur tout l’Agenais, on prend la machine à remonter le temps dans l’autre sens : quittant le Moyen-Âge pour les années vingt, puis soixante, puis quatre-vingts où la majorité de Sainte-Colombe semble s’être arrêtée.

Sainte-Colombe-en-Bruilhois

Au pied la butte ecclésiale, sur la route de Nérac, la surface lisse du lavoir se découpe au milieu d’un champ. Cinq bassins de pierre se transmettant l’intarissable source sainte-colombine, refaits à neuf avec un effet vieux. C’est de là que je croquerai la silhouette de Sainte-Colombe-en-Bruilhois, ce petit trésor médiévo-rural perché bien au-dessus des vicissitudes de ce monde.

Envolez-vous avec la Sainte Colombe

Cahors du Diable

Qu’on arrive de Saint-Cirq ou de Lauzerte, c’est la forêt. La route semble un sentier au milieu de cette luxuriante et sauvage nature. On vérifie ses traces, on sème des cailloux de peur que le chemin s’arrête entre les arbres. Rares sont les masures qui s’aventurent sur les crêtes, discrètes et isolées comme des gariotes de berger.

Et puis, dernière un virage, d’autres habitations en pierre apparaissent parmi la végétation. Et puis de plus en plus. Tous ces druides minéraux qui se rassemblent dans une clairière en fond de vallée. Comme si le Grand Saupoudreur de Maisons avait eu la main plus lourde, en cet endroit particulier du Haut-Quercy. Ainsi naquit Cahors, fille de la forêt.

« Farfadets et lutins se mêlent au Cadurciens et jouent des tours aux voyageurs. »

Le Lot, nerveux et indocile, abreuve le cheptel de pierre. Il s’enroule autour de Cahors, serpent fou, s’énerve encore en lacets jusqu’à Fumel avant d’enfin se calmer aux abords de Penne ou de Villeneuve. Mais à Cahors, ses eaux sombres volent les reflets comme un orage diabolique.

C’est par-dessus ce Phlégéthon local que se dresse le pont Valentré. L’ouvrage à trois cornes enfourche la rivière, menaçant, terrible. Né d’un pacte avec le démon, il en porte encore la marque : un diablotin demeure sur la tour centrale pour empêcher son Maître d’en desceller les pierres.

Dessin panoramique de Cahors

Fantastique Cahors ! Qu’on ose passer le pont et l’on pénètre dans un autre monde. Un monde où, j’en suis sûr, farfadets et lutins se mêlent au Cadurciens et jouent des tours aux voyageurs. Ils leur concoctent des philtres pour les faire sans cesse revenir, charmés, éperdus, guillerets.


Faites un pacte avec le pont du Diable :

Bordeaux : la Belle réveillée

J’arrive à Bordeaux en terra incognita. Au sortir du parking souterrain, je suis écrasé par une inhabituelle sensation de grandeur. Un peu comme Gulliver à Brobdingnag. Tout est grand, et dans toutes les directions.

D’abord, c’est la largeur. Il m’aura fallu plusieurs années pour traverser chaque trottoir jusqu’aux quais, eux-mêmes presque aussi larges que la Garonne qu’ils contiennent. Au milieu, sur le pont de Pierre par exemple, se déploie toute la vastitude du Port de la Lune. Le ciel prend de l’ampleur. Les immeubles se recroquevillent de chaque côté. Il y a tant d’espace qu’on discernerait la courbure de la Terre.

« Non, Bordeaux n’est pas qu’un long fleuve tranquille. »

Ensuite, c’est la hauteur. Dominantes, blanches, rectangulaires, les façades classées se penchent loin au-dessus de moi. Leurs empilements de fenêtres rigoureusement identiques me prennent de haut. Leurs porches autrefois royaux sont aujourd’hui repris par les commerces de la plèbe. À contempler la belle endormie, je m’ennuie ; mais il est des ennuis confortables.

Je me suis installé sur un banc de la station Place de la Bourse pour en contempler l’éponyme. Minutieusement, je reproduis un à un les ornements cossus qui se répètent indéfiniment. Un travail fastidieux, rythmé seulement par le passage régulier des tramways qui m’obligent à lever le crayon.

Dessin de la place de la Bourse à Bordeaux

Agréablement las de cette activité de copiste, je pénètre de mon plein gré dans le labyrinthe bourgeois. Un véritable palais des glaces, les flancs de chaque rue se reflétant l’un l’autre dans une similitude banale à troubler. Bien que progressant en ligne droite, j’ai rencontré de nombreuses fois les mêmes places. Homogénéité bordelaise…

… Jusqu’à la basilique Saint-Michel et le marché Neuf qui s’éparpille à ses pieds ! Balayée, la rectitude prétentieuse, le folklore populaire et cosmopolite occupe la place. Le méli-mélo de couleurs, d’odeurs et même de formes vient secouer la capitale girondine. Non, Bordeaux n’est pas qu’un long fleuve tranquille.


Je vous ressers un peu de Bordeaux ?

Concarneau : les mystères de la cité close

Un énième grain irrigue la Bretagne, alors je ravale ma frustration et mes feutres et je rapproche mon fauteuil de la cheminée. J’ai du Concarneau plein la tête. Comment pourrais-je dépeindre cet humide tableau sur mon cahier à petits carreaux ?

« Soudain, le soleil tente une percée.« 

Partant de Port-Manec’h, je traverse Névez et Trégunc comme autant de capitales circulaires. Avec chacune en son centre une église mégalithique et des crêperies sous ardoises. La route est luisante et la roche granitique. Et rapidement elle descend vers le centre-ville, le port et la ville-close de Concarneau.

Une mouette contemple la ville close de Concarneau

Les blanches façades du front de mer défient les mystères de la ville close. Entre les deux, plusieurs rangées de bateaux aux mâts entremêlés jouent les arbitres. Duel paisible, guerre tiède, ainsi s’affrontent les énergies et les polarités. Le mastodonte îlien tout de pierres vêtu rôde ; les villas pensent.

Je me gare au port et, comme au drive-in, reste à l’abri dans ma voiture pour contempler de plus près la forteresse aux pieds mouillés. Masse compacte, elle semble taillée dans un bloc unique. Imprenable. Même en rêve. La muraille qui la ceint l’affirme haut et fort. Les bateaux mouillent tout autour, se gardant bien d’approcher.

Soudain, le soleil tente une percée. La citadelle s’illumine et se pare de couleurs, que l’eau reflète. Les quais sèchent. La température monte de partout. Le joyau de Concarneau, tout en conservant sa puissance, retrouve une délicatesse qu’on ne lui devinait pas. Les opposés se sont unis. La ville close s’est ouverte.

Concarneau, la ville close

Concarneau, sur place ou à emporter ?

Home Sweet Port-Manec’h

Au bout du bout de l’Aven, quand ce dernier plonge définitivement dans la mer, quand la terre atteint sa limite, Port-Manec’h veille. On le découvre en descendant le fleuve ou la route. Passé une plage finalement anecdotique, derrière encore moult arbres et rochers, le port se fait discret.

« Port-Manec’h, plaque tournante des trafiquants de petits bonheurs. »

Le quai, unique, sert de parking. Le soleil tarde à se lever. Seul sous la lumière bleutée des lampadaires, je me sens écrasé par les habitations cossues qui grimpent sur la corniche. Les façades bourgeoises semblent bien vides en cette saison. Dans mon dos, la mer est calme et encore noire.

Au-dessus de l’eau, une fenêtre s’allume. Un ancien hôtel sert de port d’attache à des marins modernes, qui s’éparpillent de bon matin sur le continent ou même en mer quand le bateau fonctionne. J’en ai rencontré quelques uns. Sous leur bonnet et leur ciré couleur locale, ils vont et viennent au gré des vents de la vie, passant plus de temps dans leur utilitaire que dans leur salon.

Port-Manec’h, plaque tournante des trafiquants de petits bonheurs. On n’y reste pas longtemps mais on y revient toujours. Il y a de la place au chaud pour tous les routards dans ce hameau portuaire et pluvieux. On prend des nouvelles. On trinque aux absents. On parle du prochain départ.

Sans m’en rendre compte, je crois que moi aussi j’y ai posé quelques bagages en guise d’attaches. Je repars, évidemment, tout le monde repart et l’Agenais me manque. Mais je sais désormais que je retournerai me chauffer le cœur à Port-Manec’h dès que la solitude du voyageur me gagnera.

Faites de Port-Manec’h votre port… à domicile !

Les mondes de Pont-Aven

Vissé sur le petit pont central du grand Pont-Aven, j’hésite. Ou je me tourne vers le nord, vers un village pittoresque rassemblé autour de son ruisseau ; ou je me tourne vers le sud, vers un port ouvert sur l’océan Atlantique. Volte-face, recto-verso, c’est radical. Ce minuscule pont sans nom sur l’Aven est le portail de deux mondes.

Pont-Aven : le village, le moulin

Je commence par l’amont. L’Aven, étroit et tumultueux comme dans les Alpes, serpente entre les galeries de la cité des peintres. Les commerces réinsufflent la vie dans les pierres centenaires. Mais même changé en pizzeria, le moulin confère à cette face de la ville le charme désuet du siècle dernier (et de celui d’avant).

Demi-tour. L’Aven devient aber : le fleuve s’ouvre et se laisse envahir par la mer. Une multitude de dériveurs pointent leurs mâts vers le ciel. Les quais s’élargissent, les maisons s’abaissent. L’océan et son horizon rectiligne ne sont pas encore en vue, mais déjà Pont-Aven prend le large.

Le port de Pont-Aven

En transposant ces deux univers sur un seul dessin, bien que panoramique, je découvre que Pont-Aven possède un troisième visage. Une troisième face, qui fait la jointure d’une façon assez surprenante. En effet, perpendiculairement au pont, entre la mer et la montage, d’immenses villas se pavanent. Que dis-je, des villas, ce sont là des châteaux, des manoirs, des hôtels particuliers remplis de fenêtres et de recoins difficiles à chauffer.

« Même changé en pizzeria, le moulin confère à cette face de la ville le charme désuet du siècle dernier (et de celui d’avant). »

J’admire la diversité de cette ville tripartite. Le pont d’où je dessine en est la porte. Porte aux trois dimensions, porte aux trois émotions. C’est toute la Bretagne qui s’écoule ici et qui, transformée dans le creuset de Pont-Aven, s’en va aux quatre vents rayonner sur le monde. Quant à moi, juché sur mon pont, je cherche la porte qui me ramènera à la maison…

Souvenirs de Pont-Aven (ne pas forcément conserver dans une boîte en fer) :

Auvillar, sans prétention

Il fait encore nuit et il pleut. Les températures sont proches de la solidification. Mes yeux semi-ouverts cherchent dans l’obscurité une once de motivation à sortir affronter ce Mordor aquitain. Et cependant, mon mécanique squelette me jette dans la voiture et en met automatiquement le contact. Auvillar, tu m’attires, c’est plus fort que moi.

« Plantée là entre ciel et terre, terriblement ancrée et cependant aérienne, volatile, Auvillar est un passage. »

Les premiers kilomètres me font prendre de la hauteur, j’émerge de la brume comme un périscope. Les arbres mouillés retrouvent leurs couleurs. Je recontacte mon corps sous l’effet de la soufflerie tiède. Le jour et le brouillard se lèvent alors que j’entre dans le Tarn-et-Garonne.

De l’autre côté du fleuve trône Auvillar, monticule sculpté, forteresse généreuse. J’y pénètre à pied par la Tour de l’Horloge, gardienne déterminée d’un autre monde. En effet, je débouche alors sur un système labyrinthique doucereusement médiéval, rues biscornues, pavés impolis.

Halle à grains Auvillar

Pièce maîtresse de cet enchevêtrement organisé, la halle centrale et circulaire donne le tournis. Ses piliers endormis lui donnent un air de manège onirique. On y entre pour se perdre. Chaque ouverture donne sur les arcades de la place, sorties de secours en trompe-l’œil, pièges symboliques pour promeneur pressé.

À l’occasion, une ruelle débouche sur un panorama sans pareil sur la vallée de la Garonne encore nimbée de filaments brumeux. Une autre m’emporte vers le mastodonte de pierre qui tient ici lieu d’église. Un château découpé dans la roche, dont les murailles s’en vont dans toutes les directions. Un ouvrage aux traits aussi fins que ses fondations semblent lourdes. J’en ai le souffle coupé.

Église Saint-Pierre Auvillar

Plantée là entre ciel et terre, terriblement ancrée et cependant aérienne, volatile, Auvillar est un passage. Passage horizontal sur les chemins de pèlerinages. Passage vertical, des basses vallées aux sommets nuageux de ses tourelles. Passage multidimensionnel enfin, à l’image de l’explosion sensorielle qu’elle a causée en moi. Auvillar, m’aurais-tu donc perdu jusqu’à me retrouver ?


Auvillar et vous…

Saint-Cirq l’acrobate

La route s’infiltre dans le Lot au point d’en avoir les pieds mouillés. Tumultueuse et sauvage, la rivière montre la voie parmi les abruptes falaises. Un orage minéral terrifiant et en même temps apaisant, le poids des eaux sombres inspirant un certain ancrage.

Toutes ces aspérités sont habillées de la rousseur automnale. On assiste ainsi au parfait mariage entre la pierre aride et la forêt chatoyante, entre les troncs disloqués et les feuilles arrondies, entre la rivière froide et les couleurs chaudes. Et quand un extrait de soleil vient enchanter ce bouquet, façon dorure à chaud, c’est le cœur qui conduit.

« La France est une charade à tiroirs qu’on n’a jamais fini d’explorer. »

Mon GPS, toujours prêt à me surprendre, m’écarte de la grand-route, me fait couper par la montagne. Est-ce pour me permettre d’admirer la vallée du Lot avec plus de recul ? Est-ce pour me présenter ce hameau isolé, de ceux qui me font fondre ? Je bascule soudain dans un espace-temps autre. Je deviens un géant, puis un Lilliputien. Puis un courant d’air.

L’instant d’après, ou peut-être le siècle, je passe à travers un pont irrégulier pour rejoindre la route principale. Elle m’emmène de façon plus directe à mon objectif : Saint-Cirq Lapopie. Le panorama ne s’anodine pas pour autant, les végétales couleurs continuant de dégouliner le long des à-pics rocheux.

Je choisis d’aborder Saint-Cirq par l’extérieur, c’est-à-dire depuis la rive d’en face. C’est là que le village, perché à flanc de falaise, m’apparaît dans toute sa singularité. Après les maisons suspendues de Pont-en-Royans, voici une commune toute entière suspendue. Un troupeau d’habitations figé dans sa transhumance, accroché à chaque brin d’herbe pour ne pas tomber dans le ravin.

« Quand un extrait de soleil vient enchanter ce bouquet, façon dorure à chaud, c’est le cœur qui conduit. »

Tout en haut, émergeant de la forêt tel un menhir, l’église Saint-Cirq-Sainte-Juliette domine. Elle capture à elle seule tout le regard, rayonnant dans l’ombre sa maçonne splendeur, défiant le précipice, le Lot, la gravité.

Saint-Cirq-Lapopie

Fasciné par ce spectacle de haute voltige, œuvre du Grand Jongleur, je prends la mesure de ma chance. Ma chance de faire ce métier, qui m’amène à découvrir sans cesse des merveilles cachées, au détour d’un méandre, derrière un tertre, de l’autre côté d’un versant. La France est une charade à tiroirs qu’on n’a jamais fini d’explorer.

Qui voit Ouessant…

De toute façon l’île d’Ouessant c’est une terre inconnue. Hors la départementale qui la barde, transportant la marée touristique du port du Stiff au bourg de Lampaul, elle n’est que sauvage nature ébouriffée. Les naufrages de l’histoire en refaçonnent les côtes chaque semaine. Tout autour, l’océan et à l’ouest, il n’y a rien.

« Le soleil se couche tard, tout à l’extrême-occident de la France. »

À bicyclette, on peut toutefois s’égarer dans les monticules. On peut s’encalminer dans les hautes herbes et tomber nez à nez sur un morgan, une morganez ou plus prosaïquement sur un mouton endémique. Alors, comme en mer, on ne trouve son salut que dans le phare du Créac’h qui indique la sortie.

Cette crique dénichée à l’occasion a donc un effet alibabesque, comme une invitation à s’y prélasser tout le restant de l’après-midi. Qui voit Molène d’ici n’a rien à craindre, même si l’eau est froide. Et le soleil se couche tard, tout à l’extrême-occident de la France.

Image par cineliv de Pixabay

Après une nuit passée à digérer le blé noir, j’ai opté pour le sentier qui longe la baie de Lampaul. Le bourg, qui fait figure de mégapole locale, s’éloigne à mesure que je me fraie un passage vers le Prat. À ses pieds gisent des embarcations en nombre restreint — à tel point figées qu’elles paraissent plus anciennes que l’île elle-même.

Impressionné par tant de pittoresque, je dégaine mon carnet pour croquer la surface ouessantine, bien moins revêche à cette distance, jusqu’à la tour-radar qui peut en surprendre plus d’un.

Car enfin Ouessant est d’une nervosité basse comme une maison bretonne, et c’est ce calme qu’on vient chercher, bravant le mal de mer et les dictons populaires.

Leporello île d'Ouessant

Qui voit Ouessant va s’inspirant :

Brouillard sur Pont-en-Royans

L’hiver m’a pris trop tôt. J’ai pas de raclette à glace dans les poches de ma voiture. Engoncé dans mes couches de lainages et le siège conducteur, je palpe les interstices à la recherche d’un objet plat et rigide capable de me débarrasser de cet opaque rideau tiré sur mon pare-brise. Peine perdue, on n’y trouve que quelques tickets de péage et un morceau de galette de riz qui ne feront pas l’affaire.

« Le genre de fumée immobile qui transforme tout ce qu’elle touche en décor de film fantastique belge. »

Sortant de l’habitacle pour en découdre avec mes seuls doigts déjà bien gourds, je pose la botte sur une canette aplatie. Une canette aplatie, providentiellement rangée sur le bas-côté de cette bretelle de campagne. Le distributeur le plus proche étant hors de portée, j’en conclus que c’est Dieu lui-même qui ne veut pas que je remonte me coucher. La vue désormais dégagée et le chauffage à fond, je prends donc la direction du Vercors.

Carnet de voyage Pont-en-Royans, récit de voyage Pont-en-Royans

Fait épatant, le mur blanc n’avait pas l’exclusivité de mes vitres et un brouillard solide m’attendait sur les routes sinueuses de la vallée de l’Isère. Le genre de fumée immobile qui transforme tout ce qu’elle touche en décor de film fantastique belge. Qui fige la vie. Qui laisse à l’imagination le soin de définir ce qui borde la route : est-ce une mer ? un précipice ? une métropole ?

Aucune trace, d’ailleurs, de ces montagnes qui barraient l’horizon lors de mes précédents passages. Était-ce une illusion, une vue de mon esprit ? Dans quelle jungle invisible suis-je donc en train de m’enfoncer ?

« Les constructions, non contentes de fleurer la rocaille, gagnent de la surface en surplombant le précipice tels d’aériens polders. »

De l’autre côté du tunnel, la lumière est revenue. J’apprends que de magnifiques forêts s’étendent de ci, de là sur les collines du Royans. Je ne vois pas la montagne, je suis dans la montagne. Je suis la montagne.

La route s’enlace de plus en plus entre les ombres et les flaques de lumière. Un dernier virage et je descends sur Pont-en-Royans, la cité suspendue qui garde l’entrée du Vercors. Celle qui retient les voyageurs avant leur ascension, leur offrant un répit atypique et néanmoins charmant.

Dessin panoramique de Pont-en-Royans par Tchandra Cochet

Pont-en-Royans est la ville du vertige. Insérée par je ne sais quel miracle sous d’immenses falaises menaçant de s’écrouler, elle est elle-même perchée au-dessus du vide creusé par la Bourne. Tout y est vertical. Les constructions, non contentes de fleurer la rocaille, gagnent de la surface en surplombant le précipice tels d’aériens polders. Les ruelles sont d’étroits sentiers à flanc de paroi où on ne peut pas se croiser.

Penché moi-même sur mon dessin, je suis protégé de la chute par un épais muret. La rivière coule tout en bas. S’y reflètent les maisons suspendues, provocatrices, aventurières, revêches. Et biscornues.

Leporello de Pont-en-Royans par Tchandra Cochet

Quelle est donc cette ville sortie du brouillard, qui défie la gravité et répond aux montagnes ? Est-ce un rêve ? Un Walhalla ? Un film de Miyazaki ?


Un peu de Pont-en-Royans à domicile ?